Régis Durand

Lorsque Ji-Yun photographie des corps dans des positions particulières, inspirées par des postures du yoga, soigneusement élaborées et cadrées, on a le sentiment d’une plasticité parfaite, presque abstraite du corps. Les « sculptures » que ces corps figurent alors dans l’espace de la photographie ont un caractère lisse et parfaitement exécuté qui en fait des sortes de hiéroglyphes. Seule la performance, que réalise l’artiste elle-même, nous permet de rattacher ces formes à l’ordre de l’animé.
Cette plasticité  a en effet quelque chose d’énigmatique et de troublant. Le visage disparaît, ainsi d’ailleurs que toute image identifiable d’un corps entier, pour ne laisser apparaître qu’une composition, dans laquelle les membres sont autant de signes  assemblés en une forme à la fois élégante et quelque peu monstrueuse. Dans des travaux récents, ces membres eux-mêmes disparaissent, à l’aide de divers artifices de mise en scène, pour ne plus laisser apparaître que l’écheveau d’une chevelure, réduite dans certains cas à quelques traits, une subtile calligraphie qui émerge à peine du fond blanc dans laquelle elle est noyée.
Ce sont les remarquables dessins de l’artiste qui nous aident, comme c’est souvent le cas, à pénétrer dans cette œuvre qui semble se dérober à nous. Certains de ces dessins sont des esquisses préparatoires des dispositifs utilisés pour la production des photographies. Mais beaucoup existent pour eux-mêmes, et permettent une plongée dans l’univers mental de Ji-Yun. On découvre alors un imaginaire dans lequel prolifèrent des corps monstrueux, le plus souvent dépourvus de membres (à l’exception de jambes ou de pieds qui semblent le seul lien de ces êtres étranges avec le monde extérieur). Il n’est pas impossible qu’il faille voir dans ces visions le souvenir laissé par sa fréquentation, dans son enfance, du monde de l’hôpital et des handicapés. Mais quelle qu’en soit la raison, Ji-Yun retrouve et réinvente ce corps sans organes qui hante les dessins et les écrits d’Antonin Artaud, et dont Gilles Deleuze et Félix Guattari ont donné les belles analyses que l’on sait (*). Ce qui nous frappe alors n’est pas tant le caractère grotesque et inquiétant de ces dessins, que leur pouvoir générateur. Ils sont l’envers de la « bonne forme », le lieu où prolifèrent les visions et les énergies les plus profondes.

– Régis Durand

* Gilles Deleuze et Félix Guattari, L’Anti-Œdipe—Capitalisme et schizophrénie, Editions de Minuit, 1972 (en particulier ch. 1 : « Les machines désirantes », p. 7-59)

 

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